Interview de Piers Faccini au Bolegason à Castres

J’ai eu la chance de rencontrer Piers Faccini au Bolegason à Castres le 28 janvier 2017. Le concert était formidable avec un voyage à travers les pays et le temps. Piers Faccini propose une vision de la musique humaniste et progressiste qui pose un regard engagé sur la manière d’aborder l’art dans le monde actuel.

Depuis 10 ans vous nous offrez de magnifiques paysages musicaux, quel paysage avez vous choisi pour cet album ?

C’est inspiré à la fois d’une version historique et réelle de la Sicile, mais aussi d’une Sicile imaginée .. La Sicile étant le meilleur exemple, par rapport à son histoire et son métissage, d’un pont entre orient et occident, entre nord et sud. Un lieu où ont cohabité les 3 religions monothéistes et énormément de peuples.

Le sujet étant assez dense et conceptuel par rapport à juste une collection de chanson qui pourrait être un album habituel, j’ai fait un blog qui s’appelle “IdreamedanIsland.com”. Sur ce site j’explique plus en profondeur l’inspiration de l’album, le processus et les collaborations.

L’idée de cette île c’est que c’est à la fois une vision utopique, par rapport à cette vision de la tolérance de l’autre et de la cohabitation, mais aussi un travail sur la mémoire. Je m’inspire du passé pour parler d’aujourd’hui. Je ne parle pas du passé pour essayer de recréer quelque chose ou de songer à quelque chose qui a disparu. Je m’inspire du passé pour parler d’aujourd’hui comme un travail de mémoire. Ce travail de mémoire est à la fois poétique et personnel. C’est une façon de retracer mes origines et de les imaginer en chanson mais c’est aussi un rappel par rapport à une identité méditerranéenne qui a toujours été métissée.

piers faccini

On peut donc dire que c’est un album est une démarche engagée.

Absolument ouais. J’essaie d’interroger pourquoi à certains moments on arrive à célébrer nos différences et créer à partir de nos différences un dialogue et une richesse scientifique, culturelle, humanitaire et pourquoi à certains moments les humains ont tendance à se regrouper vers une idée de la singularité et une exclusion de l’autre.

Est ce que c’est important en tant qu’artiste de le rappeler et de porter un message ?

Je pense qu’en tant qu’être humain c’est important en fait. C’est comme toutes ces personnes qui ont protesté l’autre jour pour le “Women March”. Il faudrait qu’on soit plus nombreux à manifester notre mécontentement avec ce nationalisme et cette xénophobie. C’est très très important. Brexit a eu lieu et Trump a eu lieu parce qu’il y a eu une apathie de vote et les gens ne se sont pas manifestés et on en paye les conséquences.

C’est important que nos voix se réunissent et se fassent entendre. Étant artiste, j’ai cette possibilité de jouer devant de nombreuses personnes et de voyager avec ma musique. J’ai une plateforme que j’utilise pas du tout pour faire des propos politiques, mais derrière les chansons avec lesquelles j’essaye de toucher les gens et de partager cet espace il y a une dimension politique. C’est dans cet ordre là, il n’y a pas un discours politique et après des chansons pour accompagner le discours politique. Les chansons elles-même sont une preuve d’engagement dans leur mélange, leurs histoires et leur écriture. Elles sont la meilleure et plus éloquente défense de cette position.

Avant tout ma voix est celle d’un auteur compositeur mais les chansons ont néanmoins un certain pouvoir … de toucher et de connecter les gens. C’est ça la beauté de la musique.

Vous avez réalisé le premier clip pour cet album (Bring Down The Wall), comment on réfléchit une fois qu’on a la musique pour mettre en image ?

J’ai réalisé la vidéo avec un réalisateur suisse qui s’appelle Cyril Gfeller. L’histoire et le scénario sont quelque chose que j’ai imaginé moi même. J’étais assez inspiré par le collage comme dans d’autres choses que j’ai fait. J’ai commencé à regarder des collages dadaïstes et surréalistes mais aussi pas mal d’animation : des choses d’Europe de l’est mais aussi les animations de Terry Gilliams (Monty Pythons) qui travaille aussi avec du collage. On a travaillé avec de la vidéo qu’on a ensuite capturé cadre par cadre, imprimé, découpé et ensuite rephotographié l’un après l’autre. Il y a des centaines de découpages, c’est un travail incroyable qui a été fait.

J’ai trouvé le scénario, j’ai trouvé ces personnages … ces espèces de banquiers assez effrayants, le radeau de migrants qui est en majorité constitué de vieilles photo de ma famille. J’ai pris ces vieilles photos noir et blanc j’ai découpé tous les personnages et je les ai mis dans le radeau. Et en avant du bateau j’ai aussi mis ma femme et mes enfants. C’est quelque chose de très personnel.

Aujourd’hui Donald Trump a dit qu’il n’accepterait plus de réfugiés … ce qui va contre la constitution américaine. C’est écrit les USA seront toujours un havre pour accepter et accueillir les gens qui sont persécutés. Cette ignorance totale est vraiment effrayante et avant tout je me devais de le dire parce que moi même je suis le petit fils et l’arrière petit de gens qui étaient migrants économiques et réfugiés. Si l’Angleterre au début du 20ème siècle n’avait pas eu une politique qui acceptait les réfugiés et les migrants, comme en France en Italie, en Espagne … beaucoup d’entre nous ne seraient pas là. Le travail de mémoire il fonctionne aussi la dessus, de façon très personnelle.

Vous revenez de quelques dates aux USA justement, est ce que le message a pris un autre écho auprès du public avec l’actualité ?

Ici on parle de Trump mais les gens ne se rendent pas compte la façon dont cette politique va toucher à leur vie .. Aux Etats unis les gens ils le comprennent. C’était juste avant l’inauguration (la tournée ndlr) donc ils sont bien conscients et assez effrayés par la réalité. C’est un pays totalement divisé. Partout où on allait les gens chantaient de plein coeur “Bring Down the wall” avec nous et manifestaient leur solidarité et leur plaisir à écouter de la musique qui célèbre une sorte de métissage multiculturel. C’était super, une bonne tournée.

En parlant de métissage, il y a plein d’instruments différents … Comment vous avez choisi ces instruments, par morceau, par histoire racontée ?

Il faut voir les instruments et les musiciens comme des acteurs, des comédiens, des couleurs. Quand on choisit une guembri, la basse marocaine que joue Malik Ziad, on sait la couleur qu’elle a, qu’elle évoque le maghreb, et donc c’est ça qui est beau. C’est de pouvoir raconter une histoire, non seulement avec les mots mais avec le choix des instruments. On entend beaucoup sur l’album le violon du tunisien Jasser Haj Youssef qui est un grand ami. Sa présence sur l’album est absolument primordiale… La couleur qu’il donne avec sa musicalité, sa voix et son instrument c’est quelque chose. Disons que j’ai écrit les chansons mais j’avais en tête son violon parce que je le connais très très bien. J’ai essayé de créer une sorte de plateforme avec les chansons et l’enregistrement : j’essayais de lui donner la place propice à son talent et à son instrument. Je l’ai fait avec tous les gens que j’ai invité, c’est un peu le bonheur de faire un album en fait. Surtout entre amis c’est vraiment super.

Pour enregistrer cet album est ce qu’il a fallu voyager ?

J’ai voyagé un peu mais sinon c’est surtout les gens qui ont voyagé pour me rejoindre. La majorité des prises étaient chez moi. À part certaines prises que j’ai fait en Italie notamment toutes les batteries de Simone et aussi quelques instruments.. La guitare baroque de Lucas Tarantino a été enregistrée à Lecce, dans le sud de l’Italie comme la une cornemuse du groupe italien Canzoniere Grecanico Salentino. C’est tous mes copains en fait, on est tous comme ça : moi j’ai chanté sur l’album de Jasser, je l’invite, Canzionere j’ai fait plein de trucs avec eux..

Qu’est ce qui a évolué depuis 10 ans maintenant dans votre manière d’aborder la conception d’un album ?

Je me retrouve à faire beaucoup  des choses que je n’aurais pas forcément imaginé il y a 10 ans. Il n’y a moins d’argent dans la musique aujourd’hui, moins facilement qu’il y a 10 ans. Maintenant il y a quand même une lacune importante en terme de vente de disques, qui se rattrape un peu par le streaming, seulement si on a un morceau qui fait des millions d’écoutes et c’est pour toujours évident de faire ça … ça m’est arrivé deux ou trois fois. Après encore une fois la notion que j’ai avec le label Beating Drums c’est pas du tout de dominer le monde et devenir une grosse entreprise. On veut juste faire les choses, on veut garder une certaine esthétique, une certaine liberté, faire les choses comme nous on a envie de le faire, et en vivre. C’est tout quoi. Je pense qu’aussi c’est ça qui a changé aujourd’hui, une espèce de position post-capitaliste : avant l’idée quand on commençait une entreprise c’était toujours de grandir de devenir plus riche. Pour moi c’est pas du tout ça, c’est avoir une certaine esthétique, une certaine politique, une façon de faire et qu’on puisse exister économiquement avec idéalement une certaine sécurité mais avant tout exister! Juste exister.

Après il y a tellement de choses qui ont changé notamment les réseaux sociaux. La connexion des gens autour de la musique .. Pour des petits labels comme nous c’est énormément de travail d’essayer de rester en contact avec les gens qui nous suivent mais en même temps c’est important. L’autre chose qui a évolué c’est qu’un artiste doit être sur la route et un artiste qui ne tourne pas ne peut pas vivre de sa musique!

Sur scène vous êtes trois, est ce que ça amène une façon de voir l’album différente puisque tous les instruments ne sont pas présents ?

C’est deux exercices complètement différents et j’adore les deux. Un album je le vois comme écrire une pièce de théâtre, réaliser un film : on invite plein de gens et on essaye de faire quelque d’assez complexe, de profond qui existe sur 40 minutes. A un concert c’est quelque chose de différent chaque soir. Le concert se fait entre nous et le public, entre le son de la salle, l’humeur du groupe, l’humeur de la salle … tellement de coïncidences chaque soir qui font que chaque concert est unique. Nous on essaye de jouer et d’improviser avec ça.

L’avantage d’être à trois, contrairement à cinq ou six où forcément il faut cadrer tout ça, c’est qu’on arrive à faire beaucoup de choses parce qu’on se connaît bien et on s’écoute beaucoup. Il y a une certaine magie dans le duo et le trio que j’aime beaucoup. J’ai aucune volonté d’être plus que deux ou trois : un trio c’est super symétrique. Et on est tous un peu polyvalents : Malik joue deux instruments, guembri et mandole (entre le oud et la guitare), Simone joue de la batterie et du xylophone et moi je fais beaucoup de choses avec ma voix tout en étant très polyvalent dans la façon dont je joue de la guitare. A trois on arrive à couvrir pas mal de territoire sur ce voyage qu’on essaye de proposer aux gens.

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